APPEL ÉTUDIANTS POUR LA REFORME DE L’ENSEIGNEMENT DE L’ÉCONOMIE

Appel Étudiants pour la reforme de l’enseignement de l’Économie

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APPEL ÉTUDIANTS POUR LA REFORME DE L’ENSEIGNEMENT DE L’ÉCONOMIE
Nous sommes des étudiants en master d’économie de diverses formations souhaitant exprimer notre mécontentement vis-à-vis de l’enseignement de cette discipline dans le supérieur.
Les interrogations, critiques, appels effectués depuis une dizaine d’années par des étudiants en économie de tous horizons sont étonnamment similaires. Elles semblent transcrire l’expression d’un ennui profond, d’une absence de réflexivité dans des méthodes enseignées comme un recueil de techniques légitimes, dont la domination académique et politique semble justifier en soi la
standardisation des formations. Cette proximité géographique et temporelle de la critique est certainement le corollaire de la mondialisation académique qui, sous prétexte de mettre en place un langage commun à tous les économistes, unifie une vision des sciences économiques centrée autour d’une théorie objectivement dominante, subjectivement qualifiée d’ «orthodoxe » par ceux qui souhaitent écarter des écoles de pensées vues comme folles, obscures et reposant sur des doctrines infondées. Marginalisme et marginalisation semblent aller de paire.
Nous tenterons d’expliciter ce qui justifie à nos yeux la nécessité d’une réflexion sur la formation en économie, puis nous reviendrons sur l’historique des mouvements de réflexions sur l’enseignement la discipline afin de montrer à quel point le contexte académique et politique a pu se modifier depuis 2007, et en quoi celui-ci réclame et rend possible une critique constructive. Nous
présenterons enfin les réformes que nous pensons pertinentes du point de vue des critiques émises, la plupart d’entre-elles relevant plus du bon sens que d’une réflexion intellectuelle particulièrement fine.
La plupart d’entre nous avons intégré des formations en économie avec le désir d’appréhender plus finement la  » réalité  » des objets économiques et des relations entre les acteurs faisant l’économie, tenter de comprendre comment l’économie fonctionne, et pourquoi pas ce qui la fait tourner. Acceptant modélisation et mathématisation, cœur du métier du plus grand nombre des chercheurs travaillant sur la sphère économique, nous avons donc acquis un nombre conséquent de connaissances techniques permettant de déterminer offre et demande sur un marché donné. Soit.
Force est de constater, cependant, que notre connaissance  » pratique  » de l’économie ne s’est pas accrue, et que nous demeurons tout à fait ignorants des logiques réelles qui sous-tendent les prises de décisions des acteurs, de même que nous sommes incapables de nous exprimer clairement sur l’actualité de la majorité des phénomènes économiques. Il semble que ces objets de l’économie réelle soient en dehors des préoccupations des autorités enseignantes, qu’ils paraissent trop complexes. Nul doute qu’ils le sont. Nul doute qu’ils ne s’expriment pas clairement dans le langage commun aux économistes, celui du raisonnement marginaliste, clé de voûte d’un centenaire de recherches, menant tout droit à la cathédrale de la science économique qu’est la théorie de l’équilibre général. De ces artefacts, l’étudiant en économie est gavé.
La science économique semble avoir inversé la logique propre à toute science de la société, au lieu de se donner pour objet les phénomènes économiques et d’évaluer les méthodes heuristiques permettant d’en améliorer efficacement la connaissance, elle les traite comme de simples exemples, illustrations de théories qui deviennent les fins en soi. La domination de l’économie en tant que
discipline, au sens d’economics sur l’économie vue comme economy met en évidence ce raisonnement vicié qui place au coeur de la formation l’acquisition d’outils détachés des phénomènes auxquels ils doivent s’appliquer, de techniques vues comme généralisables.
Si les choses en restaient là, si les économistes de la BCE, du FMI ou de Goldman Sachs n’avaient pas actuellement l’avenir du monde entre leurs mains, alors les docteurs en économie formeraient une sympathique communauté idéaliste, tentant de faire rentrer la réalité dans leurs modèles. Il en va cependant du contraire. L’économie est partout, et c’est précisément ce qui donne tout son intérêt à la discipline. Théories monétaires, certes, mais aussi analyse de l’éducation, de la criminalité, du couple.
Prétendant expliquer bon nombre de ces phénomènes, la théorie économique permet aussi de préconiser des méthodes et des actions visant à améliorer le bien-être social. C’est bien là le sens de l’ingénierie qui semble gagner les formations en économie : comment, face à une difficulté donnée, la résoudre de la manière la plus efficiente?
De ce point de vue l’économie en tant que science semble bel et bien performative. Les théories, les modèles ou les catégories enseignées vont ensuite être mobilisées dans l’économie réelle, que ce soit dans l’action publique ou sur les différents marchés et modifier la réalité sociale. Cet impact, cette violence exercée sur l’économie réelle transite essentiellement par le parcours scolaire, lieu de formation d’un socle de connaissances et d’outils théoriques ou empiriques. Cette performativité impose justement une réflexion sur la formation d’une discipline essentiellement normative et politique
mais dont l’aspect idéologique des méthodes enseignées est voilé par une apparence d’objectivité, de nécessité cohérente d’un système de pensée légitimé par une domination historique et académique qui reste à analyser.
Nous refusons cette vision de l’économie comme une ingénierie du social (1), nous réclamons un recentrement sur les objets économiques qui doivent être traités comme des finalités et non comme de simples exemples. Ce basculement permettrait de justifier l’interdisciplinarité réclamée sans relâche
depuis une décennie, les phénomènes économiques n’étant pas l’apanage d’une discipline, contrairement aux méthodes.
Ces critiques ne sont pas neuves, en 2000 le mouvement Autisme s’était unifié autour de réflexions similaires, et avant lui l’association de la revue du MAUSS avait mis en évidence le même type de limites. Bien que le premier semble acquérir une dimension internationale -des étudiants de nombreuses facultés à travers le monde publient des tribunes, des lettres ouvertes mettant en évidence des questionnements extrêmement proches autour de la Post Autistic Economic Review- rien n’évolue dans la manière dont la science économique est enseignée. Bien au contraire, les réformes actuelles des programmes des SES au lycée montrent bien la domination croissante d’une vision de la discipline et de son enseignement centrée autour de la théorie néo-classique.
Nous pensons que le contexte politique et académique actuel sans pareil réclame et permet d’envisager de réelles réformes. Car il ne semble pas que les choses se déroulent pour le mieux dans le meilleur des mondes. Si le rôle de la science économique, de la gestion et des marchés financiers reste à analyser dans la crise qui ébranle aujourd’hui encore les économies réelles, et par là pèse sur les emplois de millions de personnes à travers le monde, celui-ci a été désormais largement mis en évidence (2). Il est une responsabilité qui incombe directement aux économistes, et une responsabilité
encore plus grande incombe à ceux qui les forment. Si la théorie économique dominante n’a pas été capable d’anticiper la crise, d’autres l’ont fait, armés d’un attirail qui allait bien au delà de l’analyse marginaliste. Cette richesse, propre à ces sciences qui s’intéressent à l’homme, cette richesse des
sciences sociales, ne saurait être mise à l’écart dans nos formations. Occulter, par exemple, l’apport de la sociologie des marchés financiers (3) dans l’analyse de ceux-là relève d’une faute grave. Analyser le commerce international sans se préoccuper de géopolitique paraît invraisemblable.
Que ceci soit pourtant dit une fois pour toute : nous ne remettons pas en cause l’apport des mathématiques, de la modélisation et des méthodes statistiques dans l’économie.
Ce que nous remettons en cause, c’est l’hégémonie de ces méthodes et l’absence de réflexivité sur ses outils. L’obsession du quantitatif comme seul fondement scientifique pour l’économie. La tentative de fermer les horizons des futurs chercheurs, avec pour conséquence nécessaire un appauvrissement de l’ensemble des possibles, et une perte de connaissances dramatique pour notre compréhension des phénomènes et objets économiques. Une fois encore, il ne s’agit pas ici d’une simple querelle de chapelle académique. Il s’agit du futur d’une discipline omniprésente, loin d’être irréprochable, dont
l’évolution à venir sera centrale aussi bien pour le destin des sciences humaines que pour celui du système qu’elle se propose d’analyser et d’influencer. Les pensées hétérodoxes ne doivent plus apparaître comme des théories hérétiques. Les recentrer dans le débat académique permettrait de leur donner leur juste mesure, de déterminer à quel point leurs méthodes et leurs résultats sont discutables, de la même manière que l’orthodoxie devrait s’interroger sur son propre mode de fonctionnement. Nous ne nous positionnons pas contre cette dernière, nous tentons désespérément de nous positionner avec.
Nous n’appelons pas à un crépuscule de l’orthodoxie, de même que nous ne l’incombons pas de tous les maux. Nous préférons promouvoir l’humilité du scientifique, son ouverture intellectuelle, à la fois au sein de sa discipline que face aux apports d’autres domaines.
Ces réformes semblent par ailleurs souhaitées par de nombreux économistes, au sein même des penseurs les plus légitimes de la théorie dominante. La schizophrénie reste cependant étonnante chez de nombreux économistes qui réclament une modification des formations dont la crise a pu montrer les
limites, et qui par ailleurs continuent à enseigner les théories décriées comme si de rien n’était. Paul Krugman, Joseph Stiglitz ou récemment Daniel Cohen, pour ne citer qu’eux semblent en effet demander, dans des blogs , des articles de presse (4), une réflexivité plus grande, une ouverture plus approfondie dans le cadre de l’enseignement de leur discipline, mais refusent toujours une rupture réelle avec les canons de la pédagogie admise, qu’elle s’incarne dans des manuels considérés comme classiques ou des trajectoires de formation standardisées. Au coeur de celles-ci réside le point de départ, le benchmark de toute formation respectable et respectée, à savoir l’économie walrasienne et les
théorèmes s’y appliquant (les défenseurs d’analyses conduites en équilibre partiel dont nous sommes conscients des critiques ne remettent selon nous pas réellement en cause les catégories analytiques fondamentales en termes d’équilibre et de stabilité). Tout est envisagé du point de vue de ce référent, et
ne constitue qu’un écart vis-à-vis de cette économie sacralisée . Nous appelons donc simplement à une cohérence des discours, à une mise en application aussi bien à l’université que dans les grandes écoles des critiques mises en avant et de l’ouverture souhaitée.
Dès lors, notre combat ne devra être ni uniquement français, ni centré autour des formations d’élites (du moins vues comme telles) que sont les masters de la nouvelle Ecole d’Economie de Paris, ceux des meilleures écoles d’ingénieurs (Polytechnique, ENSAE, ENPC) ou des ENS. Nous tenterons au maximum d’organiser des présentations, des débats afin de rencontrer le plus possibles d’étudiants, d’enseignants, avec pour objectif d’affiner et de concentrer la critique autour d’une lutte que nous pensons essentielle à la fois pour la discipline et pour l’avenir de l’économie.
Notre tentative de promouvoir une nouvelle façon d’envisager la formation en économie, vise à sensibiliser tout autant les étudiants que les chercheurs, mais aussi les pouvoirs publics et les entreprises recourant aux services des économistes. L’avancée des connaissances ne pourra être que favorable aux acteurs de l’économie. Nous pourrions résumer nos positions en trois points.
1- Introduire une réflexivité dans la présentation des méthodes. Tout d’abord l’épistémologie doit être considérée comme un enseignement nécessaire, et non en tant que discipline liminaire de spécialité ayant pour objet les sciences économiques. Puis, historiciser les théories présentées, citer bien entendu les hypothèses théoriques sous-jacentes mais également présenter les débats politiques qui ont permis leur émergence dans un contexte historique, un champ académique et social particulier. En un mot, combiner épistémologie et histoire sociale de la pensée afin de permettre aux étudiants en économie de penser pleinement les modèles et les théories présentées.
2- Prendre au sérieux l’interdisciplinarité qui permet de partir des phénomènes économiques en tant qu’objets d’analyse pertinents. La méthode économique ainsi justifiée s’appuie alors nécessairement sur d’autres sciences sociales, puisqu’elle s’intéresse bien aux objets économiques et non aux objets de la théorie économique. Le chômage, les inégalités, la consommation, etc. doivent être appréhendés sans prisme initial, les modèles économiques nécessairement réducteurs ne peuvent que s’enrichir d’une appropriation (et non d’une simple discussion) des connaissances sociologiques, historiques, anthropologiques ou géographiques.
3- Les liens entre la théorie économiques et les faits doivent être resserrés ; au-delà de la simple présentation de « données » et de chiffres, qui, sans mises en perspectives, renforcent le caractère arbitraire des justifications avancées, particulièrement dans le domaine de l’économie politique. En d’autres termes, la quantification, l’empirisme doivent avoir le même statut que la formalisation, à savoir un outil de preuve dont la puissance explicative est conditionnée par une connaissance de sa construction historique et sociale. Il ne s’agit pas simplement de rapprocher l’économie des faits, comme cela est
souvent avancé, si tant est que cela ait un sens. Une formation en économie doit être l’espace privilégié où peut être conduite une réflexion sur la nature, la place du chiffre et sur les méthodes de quantification que sont l’économétrie ou la statistique.
4- Dès lors, nous appelons tous les acteurs de l’économie d’aujourd’hui à nous soutenir. Nous appelons les chercheurs à ne plus occulter les pensées hétérodoxes. Nous appelons les responsables des UFR d’économie à ouvrir leurs formations aux autres disciplines. Nous appelons les directeurs de recherche à accepter que les travaux effectués sous leur direction puissent contenir des éléments non-orthodoxes. Nous appelons les autorités législatives et exécutives à se pencher au plus près sur la qualité de l’enseignement, tant
dans le secondaire que dans le supérieur.
Nous appelons tous les décideurs à faire preuve de bon sens, d’ouverture d’esprit et d’honnêteté intellectuelle, respectant l’adage  » Science sans conscience n’est que ruine de l’âme  »
NOTES
(1) Voir M. Armatte, La science économique comme ingénierie : Quantification et Modélisation , Presses de l’Ecole des Mines de Paris, Paris, 20
(2) Voir les travaux de Alan Kirman ou David Colander sur la question.
Alan Kirman, The Economic Crisis is a Crisis for Economic Theory, 2010
David Colander et al. The Financial Crisis and the Systemic Failure of Academic Economics, Working Paper 2009
(3) On pourra se reporter aux travaux d’André Orléan ou Olivier Godechot
André Orléan, Le pouvoir de la finance, Odile Jacob, 2000
Olivier Godechot, Les traders: essai de sociologie des marchés financiers, La Découverte, 2001
(4) Ci-après une liste non exhaustive de liens :
http://www.liberation.fr/economie/0101615453-il-y-a-une-vraie-revolution-a-faire

http://ineteconomics.org/sites/inet.civicactions.net/files/INETSession3-JosephStiglitz.pdf

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