En démystifiant les fétichismes associés au concept de « valeur », travail ou utilité, André Orléan veut démontrer que le prix dans l’échange ne réside pas dans son objet, mais dans la relation entre échangistes. Et d’en conclure que la discipline économique, loin de pouvoir prétendre au titre de science autonome, ne dispose que du statut d’appartenance aux « sciences sociales » supposées normatives [[{L’empire de la valeur}, éditions du Seuil, 2011]]. La cause en est-elle définitivement entendue ?
L’échange primordial est celui de l’espèce avec son environnement naturel, et la finitude des ressources naturelles y introduit une contrainte économique objective, complètement exogène. Le principal reproche que l’on peut faire à l’économie classique et néoclassique, c’est d’ailleurs d’avoir ignoré ce paramètre et, pire encore, d’avoir explicitement construit ses théories sur la base de cette ignorance. La prise de conscience de la contrainte écologique pose le problème du « développement durable », et les plus lucides d’entre les économistes, à cet égard, en ont conclu que seule la décroissance de la production-consommation peut accroître la durée de l’habitation humaine de la planète. Or, la problématique de la décroissance n’implique pas seulement un volontarisme normatif.
Quand un gisement n’est pas renouvelable, son exploitation se heurte à un rendement marshallien sans cesse décroisant, au fur et à mesure que diminue son potentiel. Ce qui se traduit par une augmentation du prix de revient de l’exploitation, transmissible à toute la chaine des transformations. Transposée à l’ensemble des ressources exploitées, cette tendance suggère donc une origine structurelle, et non pas historique, de « l’inflation ». Ainsi observe-t-on une inflation cumulative de long terme, étroitement associée à la croissance [[{[Le Modèle et le Réel->http://kroes.blog.lemonde.fr/afep]}]].
Ce résultat statistique appelle d’autre part un regard neuf sur la productivité, variable à laquelle d’une manière générale les économistes s’intéressent peu, sinon pour la mesurer, la comparer entre les territoires, encenser ses performances ou déplorer son insuffisance, et la préconiser comme remède à bien des maux de la société. L’opinion la plus répandue, d’origine spontanée et sans creuser davantage, c’est que la productivité n’a pas de limite. Or, la finitude des ressources naturelles et les rendements décroissants de leur exploitation imposent sans échappatoire possible l’immanence d’un seuil au-delà duquel tout accroissement de productivité ne fait qu’aggraver les rendements décroissants de l’exploitation de l’écosystème et devient, de ce fait, complètement illusoire.
Il est théoriquement plausible que les rendements décroissants et la démographie soient conjointement à l’origine de l’expansion dans l’espace géographique, de l’esclavage et de la productivité technique. Et il est mathématiquement démontrable que globalement l’accroissement de la productivité et les rendements décroissants se compensent [[idem]]. La connaissance de ce résultat permet d’orienter la normativité sociale dans deux directions essentielles.
D’une part, elle est de nature à faire prendre conscience que l’innovation technologique consacrée à la réduction de la main-d’œuvre est globalement illusoire et donc antiéconomique, en plus d’être antisociale. D’autre part, le seuil de consommation individuelle optimum étant supposé défini et atteint, elle impose à toute stratégie de décroissance économique une égale stratégie de décroissance démographique. Sans cette ascèse scientifique préalable, aucun normativisme social n’aurait jamais pu empiriquement soupçonner ces nécessaires remises en questions.
La controverse sur l’autonomie de la science économique n’est donc nullement tranchée. Il apparait au contraire que l’on doive tracer une frontière sans épaisseur entre la politique économique et l’outil scientifique qui lui fait en ces temps de crise cruellement défaut.